Prendre ou donner

Il semble à priori, et notre culture nous forme à cela, que donner est un acte détaché emprunt de bonté. En réalité le don est basé sur une spéculation à propos de ce dont l’autre a besoin. « Moi, je sais ce qu’il te faut et je te le donne. Chu vachement sympa, n’est-ce pas ? » Le don spontané est ainsi réduit à une manifestation de l’ego et à un besoin d’être aimé.. Donner, c’est prétendre connaître le besoin de l’autre et donc penser à sa place, projeter sur lui sa propre vision. C’est ainsi que nous donnons avant tout pour nous-même, justifiant de la sorte notre propre identité.

Le plus souvent, ce que l’on donne spontanément, c’est ce que l’on aimerait recevoir. Parce que notre don est issu de nos valeurs et croyances personnelles. Cette observation est intéressante car elle nous permet de voir dans les cadeaux de l’autre les indices de ses besoins. De même, à s’observer soi-même on repère dans les présents faits aux autres, la trace de nos besoins profonds.

C’est différent lorsqu’on répond à une demande précise. Mais là ce n’est déjà plus un don, c’est une réponse, un acquiescement face à un appel. Et ici on bascule dans le « laisser prendre ». Jésus sur la croix ne s’est pas donné, il s’est laissé prendre. Coluche, pour prendre un exemple plus joyeux, ne nous a pas fait rire, il s’est laissé rire dessus. Sortir de la prétention du don nous amène à une autre conscience, à un autre respect. Je sais que je ne peux intervenir dans le monde de l’autre, que je n’y ai qu’un accès extrêmement limité. Et je sais aussi que l’autre se nourrit de moi en captant dans mes propres richesses de quoi inspirer ses propres ressources. Ma bonté véritable va être de développer au mieux mon potentiel personnel pour pouvoir témoigner d’une palette d’expériences aussi large que possible. Travaillant sur mon état interne, sur mon équilibre, j’augmente ma richesse intérieure dans laquelle l’autre va pouvoir puiser. C’est là que je fais acte de bonté, d’abord pour moi-même, et sachant tout l’impact de mon témoignage vivant.

En créant mon propre bonheur, j’encourage les autres à faire de même. Être et laisser être. Intégrité et détachement. Je ne sais pas ce dont vous avez besoin, mais si vous le trouvez en moi, servez-vous, c’est de bon cœur ! Voilà l’ouverture du « laisser prendre ». Et elle mène naturellement à son complément : « prendre ». Quand je prends en l’autre, je justifie ses efforts de développement, profitant avec reconnaissance de ses richesses.

Prendre est une action qui manifeste notre puissance dans un interaction créative. Je prends en l’autre ce qui me convient, ce qui me plaît. En fait, je prends ce que je suis capable de percevoir en termes de matériaux de construction pour moi-même. Lorsque je reçois ce que l’autre me donne, je dis merci. Lorsque je prends, je m’enrichis. Et c’est ainsi que j’aime. Parce que j’aime ce qui me fait grandir, ce qui me rend plus fort, plus grand, plus beau. Aimer se manifeste dans l’action de prendre et dans l’émerveillement à voir l’autre se servir.

Nous ne pouvons pas ne pas agir pour nous-même. Mais plutôt que de donner de manière égotique et faussement bienveillante, je suggère de cultiver notre propre univers, d’enrichir nos ressources, de colorer notre jardin et d’inviter l’autre à venir y croquer les fruits qui lui font envie.

Il faut de la confiance pour accueillir l’autre en se laissant prendre et de l’audace pour se servir en lui. Deux qualités à développer pour un échange créatif et dynamique, condition du développement de chacun dans la relation. Alors vraiment, aimer c’est se nourrir et être aimé c’est être utile.

Juin 2011