Polyamour

Dire que le polyamour est en vogue est encore un peu prématuré. On voit pourtant le phénomène s'amplifier comme une lame de fond touchant les cœurs et les esprits en quête de libertés authentiques.

Le polyamour est un fonctionnement à relations multiples qui mène aussi à plus d'engagement, par l'attention portée à ce qui est précieux. Une quête empreinte de lucidité et d'ouverture, à la recherche de sentiments authentiques. Ceci ne veut pas dire que les monogames ne sont pas authentiques, mais qu'il y a d'autres systèmes fonctionnels pour exprimer sa sincérité.

Polygamie et polyandrie, polyfidélité, polyengagement, polyamour... Un vocabulaire polyvalent pour exprimer toutes les nuances de l'échange amoureux multiple. Pas toujours facile de s'y retrouver...

La polygamie est le comble de la possession amoureuse puisqu'elle définit une relation dans laquelle le pouvoir d'une personne opère sur ses multiples partenaires. On parle de polygynie pour un homme qui a plusieurs femmes et de polyandrie pour une femme qui collectionne les maris.

La polygynie fait donc état d'un cheptel de femmes soumises à la volonté d'un seul homme, mari et protecteur. Le propriétaire surveille son troupeau, compte les têtes, les marque au besoin. C'est l'apologie du pouvoir machiste. C'est aussi le meilleur moyen d'assurer une grande descendance à la même lignée, une manière d'envahir le monde. On retrouve un peu partout dans la nature cette loi du plus fort, mais elle ne révèle pas un état de conscience très élevé. Bien sûr, il y a des polygynes pleins d'amour pour leurs nombreuses épouses et je ne doute pas que ceux-ci participent à l'évolution de la question.

La polyandrie c'est pareil, mais en version fille. Vu l'appétit des femmes et les capacités limitées des hommes lors des ébats amoureux, je comprends mieux l'idée. Et l'obsession de produire des héritiers n'est pas de mise. Mais il reste que la possession et les jeux de pouvoir sont bien loin de l'amour. A terme, ils n'engendrent que frustration, tristesse et souffrance.

Certains parlent de polyfidélité ou de polyengagement amoureux. C'est un pas important en direction d'un élargissement de l'amour monogame. Plutôt que de se focaliser sur un seul partenaire, on divise son attention et son intention pour se lier avec deux ou trois personnes, qui apporteront chacune des choses différentes. En réalité, nous multiplions notre appartenance en divisant notre possession. Nous nous sentons moins possessif et plus libre de nos mouvements. Moins attaché aussi et donc moins vulnérable en n'ayant pas tous nos œufs dans le même panier. Mais chaque part de notre vie, chaque amour, reste pratiquement secrète pour les autres et notre existence s'en trouve séquencée. Elle finit par manquer de cohésion, de cohérence. En fait, le polyengagement amoureux ne sort pas des schémas de l'appartenance et de la possession. Être dépendant de plusieurs personnes ne signifie pas être libre. La polyfidélité, ou poly-monogamie, déplace un peu la question, mais ne règle pas le problème, la crainte de l'isolement et du non-sens.

Être important, indispensable, ça nous rassure. Une illusion qui porte en elle la peur de perdre. Perdre l'être aimé bien sûr, mais surtout perdre notre rôle et perdre ainsi parfois jusqu'au sens de la vie. La jalousie prend sa source ici, dans l'inacceptable perte de notre importance aux yeux de l'autre. On exige l'exclusivité et on la paie de son allégeance. Envahi par la peur, on soumet, on oppresse et manipule. C'est moche ! Bon. Ce n'est pas si terrible en réalité parce que ça se fait tellement discrètement et inconsciemment qu'on ne s'en rend même pas compte. On se retrouve juste après quelques années avec un grand vide dans le cœur, aux portes de la rupture. Tristesse.

Ceux qui en réchappent sont ceux qui ont su, en couple ou pas, garder leur attention sur leur propre destin. Il y a là-derrière une conscience de la solitude au sens où nous créons chacun notre vie dans un espace absolument unique. Mais être seul au milieu de tous ces gens seuls, n'est-ce pas une belle manière de faire un avec eux ? Nous sommes des êtres de contact. C'est peut-être ça le sens. Nous tissons des liens, nous expérimentons la connexion. Et la rencontre amoureuse n'en est pas des moindres. Seul oui, mais pas condamnés à être solitaires. Je crois que nous sommes appelés à assumer un point de vue aimant sur les gens et les choses. Et je trouve ça plutôt plaisant !

L'amour est le croisement de deux destins. Entre la naissance et la mort, il y a un chemin qui n'appartient qu'à soi et qui requiert toute notre attention.

Dans notre société, les vrais monogames n'existent plus. Comme n'existent plus ceux qui ne quittent jamais leur village ou qui œuvrent toute leur vie dans le même travail. Aujourd'hui on bouge, on voyage, on communique, on parle plusieurs langues, exerce plusieurs métiers. On lit, on pense, on se remet en question et on évolue plus vite que par le passé. Un seul amour pour toute une vie n'a plus vraiment de sens à notre époque. Nous changeons beaucoup en une vie et nos amours accompagnent nos états de mutation. Nous sommes des apprentis-immortels avec plusieurs vies dans la même existence.

L'évolution s'est faite très vite. La plupart d'entre-nous prônent encore l'archétype binaire de la monogamie, défendant ce qu'ils croient être le dernier bastion des valeurs amoureuses. On est fortement conditionné par ce modèle ancien, mais on n'arrive plus à l'assumer dans le temps. On se sent outrepassé.

En réalité nous sommes plutôt des "serial-lovers" ou, pourrait-on dire, des monogames à répétition. Comme les amoureux s'appartiennent l'un à l'autre, ils sont obligés de quitter une relation pour pouvoir entrer dans une autre. Rompre avec l'ancien pour retrouver cette liberté que nous pourrons alors sacrifier à nouveau. Comme une preuve d'amour, une preuve de dépendance et donc d'importance.

Dès lors, nous sommes obligés de cloisonner nos amours pour en garder le contrôle. Ma femme, ma maîtresse, mon mari, mon amant, mon ex. Mais nos amours s'échappent, nous échappent et se mélangent. Ils revendiquent un espace vital plus grand, ouvert en fait, pour vivre ensemble simplement. Nous sommes tous en attente de vérité, de sincérité et d'échange profond. Mais la route n'est pas toute tracée. Il va falloir l'inventer. Quelle sera la forme de l'amour dans le futur ? Assurément plus ouverte et plus consciente, tout l'indique.

Nul n'appartient à personne. Nul ne peut appartenir à personne sans se perdre lui-même. Et nul ne peut posséder quiconque sans finalement perdre ce qu'il croit être sien.

Dégagé du besoin d'appartenance et de possession, baigné de cette conscience de solitude et de destin unique, l'amour va naturellement s'ouvrir et rayonner alentour avec toutes les chances de se transformer en polyamour. On entre alors dans un échange équilibré, sans contraintes ni exigences. Une sorte de contemplation amoureuse où l'on s'émerveille du chemin de l'autre, des autres, où l'on se réjouit de leur bonheur comme on sourit au vent.

Se réjouir du bonheur que l'autre éprouve en notre absence, être heureux des joies que nos aimés peuvent partager avec d'autres que soi, c'est la forme d'amour la plus détachée, la plus libre et finalement la plus pure qui soit. Il n'y a pas encore de terme français pour définir cela. En anglais on dit "compersion". Être vraiment content pour l'autre lorsqu'il partage des sentiments amoureux dans d'autres bras demande un gros travail de déprogrammation. Cela peut prendre un peu de temps. Mais l'enjeu est de taille. Il s'agit de se préparer à aimer librement et sincèrement, en paix et sans contraintes. Le polyamour implique une certaine conscience de soi et des autres. Et l'amour multidirectionnel conscient mène à plus d'engagements et à plus de responsabilités. Il offre aussi un niveau de sentiments et d'émotions plus élevé.

Le polyamour est à la mode aujourd’hui. Du moins l’idée qu’on en a, car dans les faits c’est loin d’être acquis. En ces temps difficiles pour les couples, qui voient leurs valeurs anciennes mises à mal, nombreux sont ceux qui rêvent de liberté et fantasment sur le polyamour. Mais peu d’entre-nous sont capable du détachement et de l’intégrité nécessaire. Dans la réalité le polyamour n’est encore qu’un mythe. La plupart de ceux qui s’affichent en polyamoureux ne cherchent qu’à justifier leurs pulsions libertines. Il en est pourtant qui sont de purs cœurs aimants et qui participent à l’avènement d’un amour profondément libéré. Ils se demandent juste comment faire.

Un seul moyen : vire à fond en étant multiple. Tous les liens peuvent avoir l'espace requis pour se développer et évoluer harmonieusement entre amoureux sincères qui communiquent dans la vérité. Soyez délicats toutefois. N'oublions pas que nous sommes des pionniers et que notre mental est imprégné d'anciens schémas. Le désir de possession et la jalousie menacent de resurgir à chaque instant. Il ne s'agit pas de fuir ce risque en cachant quoi que ce soit, mais de faire preuve de finesse dans l'énoncé de nos propos en ce qui concerne nos amours.

Vivez vos sentiments et vos émotions avec ceux que vous aimez. Partagez avec eux l'amour ressenti, parlez-en et racontez puisque c'est une part importante de votre vie. Mais il n'y a pas besoin de donner tous les détails. Dites ce que vous vivez, ce qui est important pour vous avec sincérité et franchise. Communiquez les joies et les soucis qui vous habitent. Mais réservez à chacune de vos liaisons l'intimité nécessaire à son espace vital. Chaque histoire est unique et ne peut être comparée à aucune autre. Le mélange de deux amoureux donnera toujours une recette exclusive.

Il ne reste plus qu'à organiser votre temps pour vivre l'amour de chacun. Ne craignez rien, ce n'est pas l'amour qui est partagé. L'amour est donné, émis comme un rayonnement. Il touche chaque personne qui le reçoit comme le soleil nous réchauffe tous durant le jour. C'est le temps qui est partagé, qui est divisé et réparti selon les besoins de chacun, partagé comme le pain aux apôtres. Et au repas des polyamoureux, c'est souvent la fête. Pourquoi ne pas y inviter tous vos amours ?

janvier 2012