De la beauté

La beauté est tout ce dont les amoureux ont besoin. La beauté de l’âme, bien sûr. Il n’y a pas que le cul dans la vie. C’est une évidence. Mais si c’est tellement évident, pourquoi est-ce qu’on nous casse les pieds à nous le rappeler depuis deux milles ans ? C’est toute une culture qui martèle les esprits de sa vision de pureté, mettant en exergue les qualités de cœur et l’amour du prochain au détriment du corps. Soit. Il est vrai qu’un moche au grand cœur fera toujours un meilleur compagnon qu’un beau crétin. Et pourtant, les choses ne sont pas aussi simples dès qu’il s’agit d’amour, d’attirance et de désir. Le sympathique gros nez de l’ami ne fait pas le même effet s’il appartient à l’amant. Heureusement, un gros nez peut aussi être beau, tout dépend comment il se porte.

Les artistes classiques ont toujours magnifié la beauté, la jeunesse, la perfection du corps, comme un hommage au divin. Au siècle dernier, ils ont tenté de débusquer le beau dans le quotidien, voire dans l’horreur, pour montrer ce qui est sous nos yeux et qu’on ne voit généralement pas. Je ne suis pas sûr qu’ils en étaient conscient, mais c’est important en fait. Voir le beau au-delà de nos schémas programmés est un élargissement de la conscience et par là, de la liberté. Aux corps sublimés des temps classiques, presque asexués, idéalisés, divinisés, inaccessibles, ont succédé des images d’un corps bien humain, présentant la réalité de ses qualités et de ses défauts. Aujourd’hui ce ne sont plus les artistes qui portent les valeurs culturelles, humaines ou spirituelles. Le monde est à la consommation. A l’illusion de liberté que donne le pouvoir d’achat. De fait, ce sont les publicistes qui détiennent les clés de nos chaînes. Et on est même fier d’en avoir soixante, de chaînes, grâce à notre téléviseur. Ça, c’est de l’emballage ! La beauté se trouve engoncée dans des clichés de plus en plus restreints. Elle est calibrée, standardisée, étouffée à tel point qu’elle ne nous émeut plus. Elle nous fait seulement rêver à un hypothétique paradis perdu que le yaourt ou le dernier 4x4 nous fera retrouver… Pourtant, tout cela nous dis quelque chose.

La beauté est un don que nous avons tous reçu au départ. Tous les enfants sont beaux. Parce qu’ils portent en eux l’espoir d’une vie heureuse, la foi en une existence réussie. Pour eux, tout est ouvert, disponible, prometteur. Ils sont beaux parce qu’ils sont présents à eux-même, parce qu’ils croient au monde. Ils perçoivent le merveilleux. Mais l’expérience de tout être vivant est de se confronter à la résistance et aux limitations. Et très vite, on se rend compte que ça ne va pas toujours comme on le voudrait. La grimace commence à remplacer le sourire et arrivé à l’âge adulte, on ne sourit plus beaucoup. Rire, encore moins. Les enfants sont toujours beaux, les jeunes souvent, les adultes parfois, les vieux rarement. C’est l’effet des limitations accumulées. C’est la foi qui rend beau et beaucoup la perdent avec le temps. Le corps reflète notre ressenti parce qu’il est la révélation de notre être. Mon corps c’est mon âme, manifestée ici et maintenant. Mais la conscience, cette architecture de l’être profond, est suffisamment complexe, à ne pas dire embrouillée, pour que le corps révèle quelques contradictions. La beauté et la laideur habitent souvent la même personne. Le corps parle. La morphologie, dans son langage secret, dit aux autres ce que nous sommes. Nos attirances ou nos rejets, notre confiance ou nos craintes, se marquent dans notre chair, molle, ferme, fine ou bedonnante.

Nous savons tous ce qu’est la beauté. Nous savons tous la reconnaître. Parce qu’elle nous parle d’un divin familier. Si nous sommes si sensible à la beauté, ou a son absence, c’est qu’elle nous rappelle à l’essentiel. Cet attrait profond pour la beauté est d’autant plus vrai à l’âge adulte, puisque habituellement la foi et son rayonnement s’estompent. Une personne qui est belle n’attire pas les regards, désir ou jalousie, à cause des pulsions sexuelles qu’elle déclenche, mais parce qu’elle incarne la perfection, l’image du divin, la non-limitation que nous ressentions quand nous étions petit. La pulsion sexuelle est subordonnée à cela. Cette pulsion nous pousse au désir de se relier et de se lier au divin à travers cette personne, image vivante d’une sensualité cosmique. Ainsi, la pulsion sexuelle nous donne la voie, celle du divin, celle de la rencontre spirituelle.

Les seins, les culs, lèvres et cheveux des femmes. Les mains, les torses, fesses et regards des hommes. Tout cela nous dit l’incroyable appel à la vie et la perfection du divin dans son aspect le plus authentique : le désir de se relier. Le désir est le souffle de Dieu. Pas le désir cupide de s’approprier les choses, mais le désir avide de faire un avec l’autre. Là, le couple est formé. Binôme de la reliance, pièces de Lego colorés de la substance vitale, emboîté d’amour, le couple se fait le trip vécu de l’expérience divine en laissant un instant l’identité pour réaliser la synthèse de l’essence dispersée. Deux êtres entrent en résonance et le couple respire la beauté. Ainsi la beauté prend tout son sens. La plastique dit où on en est, dans quel désir, dans quelle conscience. On ne peut pas tricher avec ça. La beauté ou la laideur révèle ce qui est en nous. Et comme les canons de l’esthétique culturelle parasitent notre vision, il nous reste à nous fier à nos propres goûts, à ce qui nous plaît vraiment. Parce que ce qui me plaît est bon pour moi. Ce que je trouve beau me fait vibrer.

On est tous différemment sensible à la beauté. Ça dépend de notre vécu et de la qualité de notre regard. Mais si les choses exercent un sentiment de fascination différent pour chacun et que les critères culturels influencent notre vision, il reste que la beauté se révèle dans l’adéquation entre la chose et son essence, entre le corps et l’âme, entre le visage et le sourire. Combien de beautés plastiques résonnent comme coques vides ? Et combien d’âmes bienveillantes craignent d’incarner la beauté dans leur corps ? L’équilibre entre l’essence et l’apparence fait souvent défaut. On se retient. Et cette retenue marque nos corps à un endroit ou un autre. Dos voûté, épaules tombantes, lèvres serrées et j'en passe ! C’est une manifestation. Un langage. Mais comme on n’est pas là pour être parfait, seulement pour explorer, tout est bien. Suivre ses propres critères de beauté et pas forcément ceux des diktats de la publicité, nous mène à nous rapprocher de ceux qui nous conviennent. Ceux qui nous plaisent sont généralement ceux à qui l’on plaît. Parce qu’il y a correspondance à un niveau subliminal. Ce n’est pas forcément la perfection plastique qui va nous attirer, mais quelque chose qui prend source dans notre vécu, dans notre expérience profonde. Un sourire, une voix, une manière de bouger, quelque chose qui résonne en nous. Alors, la beauté sort de ses schémas et elle prend la forme qui nous est propre : ce qui est beau pour moi. Il n’y a pas besoin d’être parfait, comme on veut nous le faire croire. Là, il s’agit juste de vendre des crèmes anti-cellulite. Il faut entrer dans sa propre beauté, celle du normal-quotidien. Être vrai, c’est le seul moyen d’être beau. C’est cela qui est perçu par les autres. La sincérité envers soi-même est la première des vertus. Mais pour être sincère il faut savoir ce qu’on aime, ce qu’on veut, ce qui nous plaît. On passe déjà la moitié de sa vie à éclaircir ces questions. Mais une fois que je sais que j'aime les petits seins, pourquoi perdre mon temps et mon âme avec celles qui en ont des gros. Ce sont peut-être des femmes géniales, mais elle ne sont pas pour moi. Mieux vaut les laisser à ceux qui sauront les trouver belles. Ainsi, j'irai vers celles qui m'éblouiront l’âme et le corps. Le bonheur se trouve dans la cohérence et l’authenticité.

Alors que la beauté parfaite nous rappelle au divin, la beauté du normal-quotidien, faite de ces imperceptibles détails qui nous plaisent, nous indique la voie à suivre pour expérimenter ce qui est juste pour nous, ce qui est prêt à être vécu dans notre processus d’évolution. Faire confiance à ses attirances, c’est s’accorder l’expérience juste pour soi. Un regard, un sourire, un désir, une rencontre.

Janvier 2012